La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Rapport du CNE Marc sur l'engagement du GMA Vosges en septembre 1944 à Viombois

La BBC émettait le 1er septembre 1944 le message annonçant un parachutage sur le terrain de « La Barraque», homologué sous le nom de « Pédale », destiné au GMA Vosges, selon les instructions reçues. Ce groupe comportant environ 300 hommes déjà présents au maquis se rendit immédiatement sur le terrain. Au cours de la nuit, il recevait des hommes et du matériels SAS mais pas les armes attendues.

Au nombre des S.A.S parachutés se trouvaient le Colonel Frenck commandant la 2e SAS et le commandant Henri. Les deux me déclarèrent dès notre première entrevue que nos armes seraient parachutées le lendemain ou le surlendemain au plus tard. J’étais donc obligé de rester sur place avec mes hommes et faire convoquer ceux qui se trouvaient encore en plaine, c’est-à-dire les hommes de Raon-l’Etape, de la vallée de Celles et du Rabodeau. Cela fut fait par les soins du Capitaine Rivière et ses hommes arrivent à partir du 2 septembre dans la nuit.

Il en arrivait encore dans la matinée du 4 septembre après notre première escarmouche. La journée du 2 septembre avait été pluvieuse. Les étaient sans abri, ni toiles de tentes. Dans la soirée, le Colonel Frenck me faisait savoir que le parachutage était encore remis au lendemain. L’effectif du GMA Vosges est à ce moment là d’environ 500 hommes. Le moral déjà atteint fortement par la vaine attente du parachutage est en plus très ébranlé du fait qu’ils sont mouillés et qu’ils ont froid. Je décide donc de mettre à l’abri dans la ferme abandonnée de Viombois situé à 1 km environ du terrain. Le 3 septembre au soir, nous regagnons le terrain de parachutage. Le Capitaine Barraud et moi, indiquons à nos chefs de centuries l’emplacement de leurs unités en vue de l’opération puis nous rejoignons le PC du Colonel Frenck. Là, on apprend que par suite d’intempéries sur la Manche l’opération est à nouveau remise. La nuit est belle mais très froide. Nous décidons donc de rejoindre nos cantonnements de la veille à Viombois. Selon les instructions du Commandant Henri, je commanderai les premières centuries (sous-lieutenant Jean Serge) 2e centurie (sous-lieutenant Clément), et 3e centurie (sous-lieutenant Croise). Le Capitaine Barraud aura sous ses ordres les 4e, 5e, et 6e centuries. La marche de nuit se fait en bon ordre malgré le même mécontentement très nettement exprimé des hommes. Le Capitaine Barraud et moi, allons de l’une à l’autre de nos centuries pour calmer nos hommes et leur expliquer que seul, le mauvais temps et non pas la négligence ou un manque d’organisation sont les causes de notre attente.

Nous arrivons à la ferme de Viombois vers 03h00. Le calme n’est pas encore complet et je suis obligé d’intervenir à nouveau et d’encourager à la patience. Enfin, tous s’endorment tranquillisés. Si j’insiste sur cet état de fait d’esprit des hommes, c’est pour montrer qu’il était de première nécessité de leur procurer un peu de bien-être. Il fallait, après leur grande déception due aux remises successives de parachutage leur éviter le froid et le malaise physique du séjour en forêt sans abri, si nous voulions éviter de très nombreuses défections. Il fait grand jour quand je parviens à mon tour à m’étendre. Ce repos sera de très courte durée car bientôt arrive un nouveau contingent d’hommes venant de la vallée de Celles accompagnés du Docteur Maire et de Monsieur Georges pharmacien. Celui-ci repartira bientôt et je ne le reverrai plus au Maquis. Cette arrivée continuelle au Maquis en plein jour m’inquiète  car elle risque de nous faire repérer par l’ennemi.

Le Capitaine Barraud partage mes inquiétudes. Nous décidons donc de rester à la ferme de Viombois jusqu’à la tombée de la nuit et de partir sur le terrain à la faveur de la nuit. Nous donnons les ordres suivants :

Sévèrement interdit de sortir des bâtiments. Les sentinelles placées à l’extérieur sont camouflées. Les chefs de centurie sont contents car leurs hommes sont encore fatigués. Je fais procéder à l’établissement de l’état des effectifs dans mes centuries. Barraud fait de même dans son groupe.

Lundi 4 septembre 1944, vers 10h00, j’entends des coups de feu tirés par les sentinelles et immédiatement après, le crépitement d’un fusil mitrailleur en batterie. On vient de me signaler l’approche vers la ferme d’un soldat allemand. Il est descendu de voiture Citroën camouflée et qui s’est arrêtée à hauteur de la ferme à 150 mètres au Nord de notre cantonnement. Un chemin de terre battue, complètement à découvert et perpendiculaire à la route relie celle-ci à la ferme.

Le Capitaine Barraud et moi nous rendons à la fenêtre de la chambre qui nous sert de P.C. Cette pièce est située au 1er étage et domine le chemin de terre ainsi que la route Neufmaisons-Vacqueville. Un coup d’œil nous renseigne. Une voiture près de laquelle se trouvent trois soldats allemands est en effet arrêtée sur la route face à la maison et un sous-officier, arme à la bretelle est déjà engagé sur le chemin de terre. Il paraît surpris de recevoir des coups de feu. Sa mission n’était certainement pas de nous chercher. Nous pouvons donc bénéficier de l’effet de surprise et de le capturer ainsi que ses hommes en nous présentant à deux en force. Je donne des ordres en conséquence au sous-lieutenant Clément qui part avec la vingtaine de garde. Le sous-officier se rend sans opposer la moindre résistance, mais les trois hommes ayant essayé de remonter en voiture et de s’enfuir, nos hommes déclenchent à nouveau le feu et immobilisent ainsi le véhicule. On amène les prisonniers dont l’un deux est blessé, puis, en la poussant, la voiture qui ressemble à une écumoire et est devenue inutilisable.

Les soldats ennemis font partie d’une unité de transmissions cantonnée à Saint-Dié. Ils sont chargés de rechercher une coupure faite sur la ligne téléphonique qui relie leur central au terrain de repérage de Montigny. Je rends compte immédiatement de l’incident au Commandant Henri resté avec les anglais et leur colonel à la ferme de la Baraque à 1.500 mètres au Nord de la ferme que nous occupons. Je lui fais demander également si je dois faire fusiller les prisonniers ainsi qu’il avait été décidé par mesure de représailles, les allemands ayant abattu lâchement en leur tirant dans le dos 9 de nos hommes pris par eux le 17 août dans un engagement à la côte 722. Entre temps, arrive au cantonnement le sous-lieutenant Jean Serge. Il revient de la ferme de la Baraque.

Selon lui, le Commandant Henry déjà mis au courant de l’incident ordonne qu’on fusille les prisonniers. Mais j’attends des instructions écrites. J’ai appris par la suite qu’il avait décroché dans la nuit avec le P.C. anglais. Je réunis les officiers et nous conférons sur la conduite à tenir. En ce qui concerne, la majorité d’entre nous, sommes d’avis qu’il faut faire des exemples et venger nos camarades assassinés. Mais nous attendons pour ne pas éveiller l’attention de l’ennemi par de nouveaux coups de feu. La suite des événements ne nous permettra pas de mettre à exécution  ce projet. La fusillade a été beaucoup trop vive malgré les ordres reçus. Il faut mettre ce fait sur l’inexpérience et la nervosité des hommes qui en sont pour la plupart à leur premier coup de feu. Mais leur exploit les a rendus heureux et je profite de cet état d’esprit qui se communique également aux non armés pour leur donner confiance en eux-mêmes et en a nécessité de notre mission. Cependant, nous avons probablement éveillé l’attention de l’ennemi et la prudence commande de se camoufler pendant toute la journée.

Je donne des ordres en conséquence. Je fais sortir mes hommes de la ferme et les fais conduire à des emplacements reconnus à l’avance, dans la forêt bordant la ferme sud. Le camouflage n’en sera que plus facile et les hommes seront à l’abri d’un tir d’artillerie possible, ainsi qu’il s’était produit quelques jours avant sur notre terrain du « rouge vêtu ». Barraud suit mon exemple. Il occupe le secteur sud-ouest et mes hommes le secteur sud-est de la région boisée. Je garde à ma portée la première centurie qui est armée et dont les sections assureront alternativement la garde du camp. Les fusils mitrailleurs sont mis en batterie de façon à l’interdire l’accès sur toutes les faces.

Des guetteurs camouflés dans les bosquets observant les voies d’accès sur la face nord et le terrain en avant des centuries « non armées » au sud et à l’ouest. On peut discuter de l’opportunité qu’il y avait à ce moment de conserver nos cantonnements à la ferme de Viombois. J’avais une mission à remplir : recevoir pendant la nuit un important parachutage d’armes. Je ne pouvais donc quitter la région. Mais je compromettais sans aucun doute ma mission en décrochant vers le terrain « Pédale ». Il fallait en effet, pour y parvenir traverser un important espace découvert à proximité de deux routes sur lesquelles les mouvements ennemis étaient nombreux. En déplaçant mon groupe, je courais de grands risques de faire repérer l’emplacement de notre terrain. D’ailleurs, nous risquions de subir l’attaque ennemie, alors que nous faisions mouvement. En voici la preuve dont je n’ai eu connaissance que depuis mon retour de captivité :

Samedi 2 septembre 1944, c’est-à-dire le lendemain du parachutage S.A.S., le brigadier de gendarmerie de Badonviller faisait savoir dans un message écrit à sa femme que les allemands connaissaient notre terrain de parachutage à Viombois et le message annonciateur. Monsieur Coupot précisait qu’il tenait ces détails d’une conversation personnelle avec les allemands qui lui avaient cité le message. Ma femme tente de me faire parvenir ce message et n’y parvenant pas envoya le lendemain sa bonne à l’Etat-major de Raon l’Etape pour le prévenir. Ce renseignement, de première importance ne m’est jamais parvenu. Si j’en avais eu connaissance, je n’aurais pas hésité à décrocher immédiatement avec mon groupe, non pas vers le nord, c’est-à-dire vers le terrain mais vers le sud dans la forêt et aller occuper un emplacement assez éloigné pour échapper aux investigations ennemies et pouvoir recevoir un parachutage d’arme. Il y a eu là un manque de liaison évident qui est la cause principale de notre encerclement.

Vers 13h00, arrivent sur la route de Neufmaisons-Vacqueville les équipages de l’organisation TODT accompagnés d’hommes armés ? Ceux-ci ont-ils aperçu une sentinelle et celle-ci a-t-elle voulu les arrêter pour qu’ils ne puissent pas aller dénoncer notre présence ? Ou s’est-elle affolée ? A-t-elle simplement agi spontanément enfreignant les ordres ? Je n’ai pu établir la cause exacte qui a provoqué le tir de l’homme de garde, toujours est-il que son coup de feu déclenche à nouveau un tir violent d’armes automatiques. Les chevaux de l’équipage sont abattus. Il nous faut engager le combat et empêcher les allemands de s’échapper. Ceux-ci sont assez rapidement mis en hors de combat et nos hommes ramènent de nouveaux prisonniers et un important butin de vivres. Peu de temps après, arrive une section de transmissions de jeunes Hitlériens ; ils trainent à bras une voiture chargée de matériel téléphonique.

Ils en ont trop vu et ceux-là non plus, nous ne pouvons les laisser s’échapper. Ils sont faits prisonniers. L’un d’eux qui voulait se défendre est abattu. Nous avons maintenant 17 prisonniers. Mais les nombreux coups de feu échangés ont, de toute évidence été entendu par l’ennemi qui ne tardera pas à envoyer du renfort. En effet, un guetteur vient nous signaler que les allemands arrivent de la direction de Pexonne et de Neufmaisons. De notre P.C. nous distinguons nettement les camionnettes allemandes qui s’arrêtent sur la route Pexonne, Neufmaisons et déchargent des hommes armés. Ceux-ci vont occuper la colline située à 500 mètres au nord-ouest et bordée à l’ouest par la route précitée. J’envoie une reconnaissance de deux demi-vingtaines, l’une commandée par le sous-lieutenant Jean marie se dirigera par la roseraie vers les boqueteaux bordant la Verdurette.

Leur mission est la suivante : Repérer les emplacements ennemis, déterminer leur force et l’importance de leur armement. Je ne reverrai plus le sous-lieutenant Jean Marie, mais j’apprendrai à mon retour de captivité qu’il est toujours en vie. Quant au lieutenant Jean Serge, il engage rapidement le combat et ne revient qu’une heure et demie plus tard, ayant infligé des pertes importantes à l’ennemi. Il a compté 11 tués. Il a perdu deux hommes. J’envoie également des patrouilles en secteur Ouest qui est boisé. Je fais poster mes sentinelles en bordure de forêt vers la route avec mission de ne tirer qu’en cas d’attaque. Une patrouille fouillera également la forêt qui s’étend vers le Sud. Nos guetteurs sont placés à proximité de la ferme et dominent le secteur est. Des coups de feu partent de l’espace situé entre les deux secteurs battus, l’un par le sous-lieutenant Jean Serge, l’autre par le sous-lieutenant Jean Marie. Le sous-lieutenant Gallinotpart en reconnaissance avec une vingtaine. Cet officier remplit rapidement et scrupuleusement sa mission et j’apprends par lui que les allemands occupent toute la bordure de la forêt située au-delà de la Verdurette. Ils ont en batterie plusieurs fusils mitrailleurs et font mouvement vers nous. La progression ennemie momentanément arrêtée par l’action du lieutenant Jean Serge a repris également dans le secteur Nord Ouest. Tous nos fusils mitrailleurs sont en batterie, les hommes en position de combat ou en reconnaissance et je ne garde en réserve avec moi qu’une trentaine d’hommes. Je me rends aux emplacements de mes centuries non armées pour les exhorter au calme.

Le Capitaine Barraud en fait autant parmi ses hommes. Je me trouve parmi les hommes de la centurie Croisé quand un homme vient me rendre compte que tout est calme dans le secteur Sud et qu’aucun ennemi n’y est visible. Il est environ 16h00. Je rejoins la ferme. Le tir ennemi du côté de la Verdurette est très nourri. Nos hommes ripostent énergiquement. Je leur recommande de ne tirer qu’à coup sûr, car je crains que les munitions ne viennent à manquer ? Les guetteurs reviennent du secteur Ouest. Ils signalent l’approche de l’ennemi que tentent d’arrêter nos fusils mitrailleurs. A ce moment nous parviennent des bruits de tir d’armes automatiques des secteurs Est et Sud. Le mouvement d’encerclement a été rapide. Les effectifs engagés par l’ennemi doivent être considérables. Le Capitaine Barraud se trouve en ce moment dans le secteur Sud. Je prends mon poste d’observation dans le coin Nord Ouest de la ferme qui est très fortement battue par le feu ennemi. J’ai près de moi le sous-lieutenant Gallinot et l’adjudant adjoint au chef de la troisième centurie. Ce dernier est blessé. On me signale que dans le secteur Sud nos hommes reculent. Je m’y rends. Les blessés commencent à affluer vers la cour de la ferme. Médecin, pharmacien et aumônier, tous très calmes, font leur devoir avec courage sous le feu ennemi.

J’ordonne aux blessés de donner leurs armes à des volontaires prélevés sur le 2e et 3e centuries. J’envoie ceux-ci en renfort vers les secteurs Sud pour protéger les centuries non armées qui commencent à se replier en bon ordre vers la ferme. J’ordonne également que ceux qui sont en possession de deux armes telle que pistolets ou mitraillettes en donne une à un volontaire. Moi-même qui je suis armé d’un « colt » et d’une mitraillette que je donne au sous-lieutenant Croise,  chargé de la défense du secteur Nord Ouest et qui n’à pas d’armes. Cet officier fait son devoir d’une façon remarquable.

Vers 17h00, l’encerclement est complet. Le feu ennemi devient infernal dans tous les secteurs. Nos hommes ripostent énergiquement tiennent l’ennemi sur ses positions dans le secteur Nord Est et Ouest. Par contre, ils reculent dans le secteur Sud où le reflux maintenant précipité et de plus en plus désordonné de nos centuries non armées devient une véritable entrave pour les combattants. Moi-même qui suis posté à l’extrême pointe du hangar, cesse de tirer de peur d’atteindre nos hommes. Ceux du groupe Barraud commencent à s’échapper dans tous les sens et là aussi, les combattants tireront par-dessus leur tête.

Je cherche en vain l’emplacement d’un fusil mitrailleur ennemi qui tire sans discontinuer sur la ferme, dans les portes et les fenêtres. Je monte au grenier pour essayer de mieux voir. J’y trouve Paul de Cirey de la vingtaine de choc de la première centurie. Il a eu la même idée que moi, mais n’arrive pas à repérer l’emplacement du fusil mitrailleur, lui non plus. Il est remarquablement calme. Je lui ordonne de rester à son poste de tir et d’observation qui n’est pas facile à tenir car les balles entrent par les fenêtres et les lucarnes et les tuiles tombent sur le plancher. Les deux infirmières Arlette et Madeleine harassées sont venues se reposer un moment et sont tranquillement couchées dans le foin. J’embrasse toute cette scène d’un coup d’œil puis je redescends dans la cour. Le tir des fusils mitrailleurs ennemis continue très fort, de même que celui des mitraillettes. J’apprendrai plus tard d’ailleurs par Paul que ce fusil mitrailleur était camouflé dans un arbre. J’ai d’ailleurs été impressionné par le remarquable camouflage de l’ennemi qui possède ainsi sur nous un avantage considérable.

Vers 17h30 le Capitaine Barraud s’approche de moi. « Nous sommes fichus » me dit-il ? Je lui réponds « pas encore ». Il se rend à nouveau à son poste de combat à hauteur de ses centuries non armées et en débandade à 30 ou 40 mètres sur ma droite. Il se camoufle derrière la Citroën  capturée le matin et se mit à tirer très calmement. Bientôt, il tombe touché à mort. Le sous-lieutenant Clément chargé de la défense du secteur Ouest et qui est partout à la fois à se battre et à encourager ses hommes par l’exemple, goguenard et riant, passe à ce moment à hauteur du cadavre de Barraud. Je le vois se pencher sur lui, puis de suite, après se dirige vers moi. Une brève conversation s’engage. « Il ne reste plus qu’une seule solution, me dit-il, tenter un mouvement tournant ». Cette idée depuis un moment m’obsède et j’acquiesce. « Nous ne pouvons essayer de traverser leur ligne de feu que par le Nord » lui dis-je. Il faut que sur les autres côtés la défense continue pour permettre la retraite aux hommes non armés. Mais vers le Nord, l’entreprise est dangereuse. Les allemands sont solidement installés sur le bord de la Verdurette. Leurs armes automatiques donnent très fort et il faut, pour traverser le cercle de feu de ce côté, franchir au moins 150 mètres de terrain découvert puis la route. « Demandez des volontaires » Il s’éloigne puis revient au bout d’un moment. Il n’en trouve que deux. Ceux des hommes que je pouvais prélever sur l’effectif combattant ont la frousse » me dit-il et il ajoute avec son franc parler «  vous êtes le chef, il faut que vous donniez l’exemple mon Capitaine et on vous suivra ».Il a raison. Je ne vois pas d’autre solution que de traverser la ligne de feu vers le Nord, s’infiltrer ensuite derrière l’ennemi en obliquant vers l’Est puis lui tomber dans le dos dans le secteur Sud. L’entreprise est dangereuse et je dois donner l’exemple. A ce moment, le sous-lieutenant Jean Serge assure la défense dans le secteur Sud.

Le sous-lieutenant Croise et Gallinot commandent respectivement les secteurs Nord Ouest et Nord Est. Le sous-lieutenant Henry s’occupe des prisonniers et je ne puis le trouver. Les autres officiers sont vraisemblablement avec les hommes non armés. Je cherche l’un deux pour me remplacer pendant mon absence et le mettre au courant de la tentative que nous allons faire. Je traverse le couloir de la ferme qui conduit sur la face Nord. J’y trouve des combattants venus pour se ravitailler en munitions ou se reposer un instant. Je demande des volontaires pour me suivre. Tous le font sans mot dire. Arrivée sur le devant de la ferme, j’aperçois le sous-lieutenant Stanis couché sur le ventre, sa mitraillette entre les bras, non loin d’un fusil mitrailleur en section. Je lui expose rapidement notre plan et je lui demande s’il veut participer à l’entreprise. Il me répond qu’il n’y tient pas et il ajoute « vous allez vous faire tuer et vous ne passerez pas ». Je réponds « alors prenez le commandement pendant mon absence, le temps presse » et je m’engage dans le chemin de terre en rampant, ordonnant à mes quinze ou vingt volontaires de me suivre. Nous faisons environ 50 mètres sous un feu violent de fusils mitrailleurs, toujours en rampant, fréquemment obligés de nous arrêter et de nous coller au sol quand les balles sifflent trop près de nous. Je profite d’un tel arrêt pour me retourner. La plupart des hommes sont restés à l’entrée du chemin ou sont mis hors de combat. Déjà le sous-lieutenant Clément m’a précédé et nous reprenons notre progression. J’ignore combien de temps nous avons mis pour arriver à la roseraie, mais quant nous y parvenons, nous sommes plus que 7. Depuis un certain temps, on tire moins sur nous. Sans doute les allemands nous ont-ils perdus de vue.

Nous en profitons pour dénombrer notre armement et déterminer nos possibilités de feu. Elles sont minimes, comprenant 3 mitraillettes, 2 fusils, 2 colt américains, celui de Clément et le mien. Nous nous remettons en route en direction de la « Verdurette » à 5 mètres d’intervalles l’un de l’autre, évitant le moindre bruit, le doigt sur la gâchette, prêt à tirer. Nous faisons ainsi une dizaine de mètres lorsque de nouvelles rafales s’ébattent sur nous, venant de notre gauche. A partir de ce moment, nous ne pouvons plus avancer que par petits bonds en appuyant très fortement sur notre droite. Nous atteignons enfin la « Verdurette » et la traversons à gué. A peine arrivé sur l’autre rive, nous sommes accueillis par une pluie de balles venant de notre droite cette fois. L’ennemi est nombreux et bien armé. Nous décidons de ne tirer qu’en cas d’extrême urgence pour ne révéler ni nombre ni notre puissance de feu, jusqu’au moment où nous arrivons dans le dos de l’ennemi et là, nous ne tirerons qu’à coup sûr.

Encore 150 ou 200 mètres à avancer pensons-nous puis nous serons derrière l’ennemi, nous pourrons appuyer franchement vers l’Est. Mais cet espace franchi, nous sommes à nouveau accueillis par des rafales d’armes automatiques. L’ennemi aurait-il établi plusieurs lignes de défense en profondeur. Nous attendons quelques temps, camouflés dans les arbustes puis nous recommençons nos bonds en avant, recevant alternativement des rafales sur notre droite et sur notre gauche. Nous essayons d’appuyer franchement vers l’Est, mais nous n’avons pas fait 50 mètres qu’un nouveau feu violent s’abat sur nous. Il faut encore continuer vers le Nord.

Au bout de 300 mètres, après avoir franchi une petite corne de bois, nous arrivons à nouveau en espace découvert et nous retrouvons devant une nouvelle ligne de feu. Cela nous arrivera une troisième et dernière fois à mi chemin et Viombois et la Baraque. Nous ne comprenons plus ce qui se passe et Clément émet l’hypothèse que ce ne sont plus les allemands mais des anglais venus à notre secours de la Baraque qui tirent sur nous par erreur. Nous voulons en avoir le cœur net, et à couvert, dans un bosquet, ensemble, nous crions « FFI. Dumouriez ». « Dumouriez » est le mot de passe du jour. De nouvelles salves nous répondent, nous fixant en même sur l’identité des tireurs. Que s’est-il passé après notre départ ? Le tir a cessé vers Viombois mais nous a suivis. Il est possible que les allemands aient devinés notre manœuvre et aient reculé en se déployant sur leur flanc pour nous empêcher de passer. Peut-être aussi veulent-ils nous amener sur leur terrain de parachutage puisqu’ils le connaissent ainsi que notre message ? Des renseignements recueillis le lendemain près de ceux de nos hommes qui me rejoignent à Bertrichamp me confirment que la manœuvre que nous ne sommes pas parvenus à terminer a cependant atteint son but, à savoir : Dégager le secteur Nord de notre position et à permettre la retraite de nos hommes. Confirmation de ces faits m’ont été donnés par la gestapo de Baccarat quelques jours plus tard. Il est enfin 20h30. Je décide donc de rejoindre la Baraque afin de savoir ce qui a été décidé pour le parachutage qui doit avoir lieu quelques heures plus tard. Nous ne devons plus en être très éloignés. Nous progressons à nouveau de 200 mètres environ vers le nord-ouest et arrivons à un bosquet où nous nous reposons. L’ennemi a sans doute perdu notre trace car depuis quelques instants, nous ne recevons plus de coups de feu. Nous essayons de nous orienter mais au cours de notre progression, nous avons dû changer fréquemment de direction et maintenant, nous sommes désorientés. Nous sommes en bordure d’un chemin de terre que je ne reconnais pas. A ce moment, arrive sur ce chemin en bicyclette venant de l’Est un civil qui nous offre de nous conduire à la Baraque. Mais l’ennemi guette car les balles recommencent à siffler. Mais les départs sont plus lointains.

Nous nous réfugions dans une corne de bois voisine et arrivons vers 21h00 aux abords de la Baraque qui est vide. Le parachutage est donc remis puisque le balisage devrait être dans les bois où bientôt nous nous perdons. Seul, le hasard nous a empêché de retrouver nos hommes engagés de la ferme de Viombois et qui se sont ensuite dirigés vers le terrain de parachutage, car vers minuit, alors que les avions anglais survolaient le terrain, nous étions à proximité immédiate de celui-ci. C’est à ce moment que le sous-lieutenant Clément tombe dans un trou de plusieurs mètres, se foulant un genou et l’obligeant à marcher lentement et à s’appuyer sur nous. Le reste de la nuit se passe en une marche très pénible au cours de laquelle nous tombons encore une fois sur un barrage ennemi placé à la sortie de Bertrichamps. Vers 6h00, nous apercevons une ferme au milieu des bois. Nous la cernons et après avoir acquis la certitude qu’elle est occupée par des amis, nous nous y reposons environ une demi-heure. Nous sommes à 1500 mètres de Bertrichamps où nous décidons de nous rendre chez le boulanger Bagard, ami de Clément. De là, j’aurai toute possibilité d’établir une liaison avec l’Etat-major, d’une part et mes hommes d’autres part. Ces liaisons sont effet de toute première nécessité. Guidé par un jeune homme de la maison, nous rentrons à Bertrichamp par un raccourci à l’abri des regards indiscrets. Nous camouflons nos armes dans les sacs que nos hommes portent sur leur dos.

Vers 7h00, nous sommes accueillis par Madame Bagard dont le mari se trouve depuis la veille au PC du colonel Frenck. Nous camouflons nos armes dans le grenier. Je voudrais retourner à Viombois où nous avons peut-être laisser des camarades. J’adresse dans la matinée par l’intermédiaire d’une jeune fille un message à l’Etat-major dans lequel je signale mon arrivée à Bertrichamp où je désirerais avoir une délibération sur les événements écoulés et la marche à suivre. Je demande également une centurie armée de renfort. Pour midi, j’ai également rétabli la liaison avec un grand nombre de mes hommes de Bertrichamps, de Raon et de la vallée de Celles. Comme moi, ils désirent tous la reconstruction rapide du groupe. Je la leur promets. Je commence également la rédaction de mon rapport, mais suis très fréquemment interrompu par les visites de mes hommes. C’est la raison pour laquelle ce rapport ne sera pas encore mis au propre le lendemain. Je reçois la visite de notre aumônier. Je lui en donne la connaissance. Il estime exacte la reconstitution des faits. L’Etat-major me fait savoir dans la journée qu’il convient pour l’instant de ne rien faire et de se camoufler. Aucun de ses membres ne peut m’atteindre en ce moment.

Le Capitaine Rivière ne pourra venir que le lendemain. J’ai hâte de quitter Bertrichamps qui offre un séjour peu sûr étant donné le nombre des allemands qui s’y trouvent. J’aurais vu le Capitaine Rivière, mais celui-ci me fait savoir le lendemain, quelques instant  avant mon arrestation qu’il est malade et ne peut se déplacer. Dans la nuit du mardi au mercredi, Paul de Cirey et Jean viennent pour reprendre les armes camouflées. Me conformant aux ordres reçus qui me commandent le camouflage de tous pendant quelques temps, je les renvoie sans armes. Les boches viendront les prendre le lendemain. En effet, le mercredi 6 septembre, vers 14h00 ou 15h00 se présentaient à la boulangerie 6 SS armés du S.D. pour arrêter Bagard. Ils emmènent tous les hommes présents. Avant de les suivre, j’ai le temps de cacher mon rapport que j’allais remettre à l’agent de liaison de l’Etat-major. La reconstitution des faits, joints aux renseignements que j’ai pu recueillir ultérieurement à Bertrichamps, à la gestapo ou après ma délivrance m’oblige de faire quelques mises au point.

1. Le mouvement décidé et commandé par moi dans la soirée du 4 septembre 1944 à un moment extrêmement critique avait but, non pas d’établir une liaison comme on aurait pu le croire et qui n’était pas mon rôle de chef, mais de contourner le dispositif ennemi afin de l’atteindre dans le dos dans le secteur sud et de dégager mes hommes. C’était mon devoir étant donné les hésitations des hommes devant le péril de l’entreprise de donner l’exemple et d’y participer. Je crois pouvoir dire qu’elle n’eut pu se réaliser sans moi, personne sauf Clément n’osant s’y engager. Ce mouvement tournant n’à pas pu être réalisé complètement mais les allemands ont quittés la Verdurette dès que y sommes arrivés, permettant à nos hommes, très surpris d’ailleurs, de sortir de la ferme de Viombois.

2. J’ai peine à croire qu’il s’agisse là d’un simple effet du hasard et le déroulement des événements semble prouver au contraire qu’il y a eu entre notre avance et le repli ennemi une relation de cause à effet. Cette relation eût été plus manifeste si, après notre marche vers l’est nous avions pu redescendre vers le sud et apparaître à nos camarades dans le secteur quelques après notre départ. Le feu très nourri des fusils mitrailleurs allemands nous en a empêchés. Le mérite de l’opération qui a engendré notre action revient au sous-lieutenant Clément. Cet officier m’en a imposé, je n’hésite pas à le dire, par son courage et son sang froid. C’est d’ailleurs un homme des « corps francs » «un dur » et tous ceux qui l’ont vu à l’action ne peuvent que l’admirer. C’est un type du soldat tel qu’on le conçoit en France, loyal et brave. Je tiens essentiellement à le présenter tel qu’il m’a apparu, ce camarade qui souffre encore dans les prisons boches et qui ne peut de ce fait justifier sa conduite.

3. Une des causes principales de l’attaque ennemie du 4 septembre 1944, et des lâches assassinats qui s’en sont suivis réside dans le fait que nous avons été obligés de séjourner pendant quatre jours à proximités d’un terrain de parachutage qui avait été desservi le 1er septembre. L’expérience longue déjà de deux ans avait prouvé l’opération de parachutage terminée, les exécutants devaient immédiatement disparaître sans laisser de trace. Partout en France, cette règle était strictement observée. J’en ai eu la preuve dans la région Lyonnaise où j’avais opéré en 1942. nous n’en tînmes aucun compte à la Baraque. Certes, nous exécutants, nous pouvions nous retirer sans ordre après le parachutage S.A.S. du 1er septembre. Au contraire, notre devoir était de rester sur place pour recevoir le deuxième parachutage. Pour réduire les risques cette deuxième opération, il eût fallu par le moins qu’elle se produise immédiatement après la première. Mieux encore eut été que les autorités compétentes prévoient pour le deuxième parachutage un autre terrain éloigné de « Pédale » et en avertissent Londres. Déterminer les causes de notre défaite.

4. notre service de renseignements était insuffisant, les sources où il puisait, mauvaises, en voici les preuves :

a. Selon les renseignements qui étaient parvenus à l’Etat-major, les forces allemandes cantonnées dans la région étaient peu nombreuses, elles étaient tout en contact avec le « maquis » redoutant de pénétrer en forêt. Or dans le département des Vosges, elles ont attaqué, détruit ou dispersée tous les « maquis ». nous avons sous estimé les forces allemandes sur la foi des renseignements qui parviennent à l’Etat-major et ces renseignements étaient faux.

b. Les combattants FFI étaient impatients de rentrer en action. Au lieu de freiner sagement notre impatience, on encourageait nos désirs. Ne devais-je pas engager le combat immédiatement après notre parachutage, les troupes alliées devant nous rejoindre bientôt ? leur arrivée étaient imminente disaient nos chefs. Le colonel Frenck lui-même, dans une conversation particulière m’affirmait le 2 septembre que les américains seraient à Baccarat dans 8 jours au plus tard. Or, les premières troupes alliées pénétraient à Baccarat le 30 octobre, près de 8 semaines plus tard. Elles étaient à Schirmeck, premier but de notre action militaire le 24 novembre, c'est-à-dire près de 11 semaines plus tard. A la Baraque, nous avons agi comme si les troupes alliées étaient à quelques kilomètres derrière nous. Notre action a été prématurée de 7 semaines. Renseignements insuffisants ou faux et consécutivement, action prématurée ont été d’autres causes primordiales de nos revers.

4. Notre « service de liaison » a lui été défectueux. Le brigadier Coupot de Badonviller avait donné un renseignement de première importance à savoir que les allemands connaissaient notre terrain de parachutage ainsi que le message annonciateur. L’ennemi avait donc en mains tous les éléments pour nous anéantir. De son côté, notre commandement, instruit de ce fait avait toutes les possibilités de déjouer cela. Il eût suffit que la liaison entre lui et nous eût été suffisamment assurée. Mais je le répète, je n’ai eu connaissance de ce fait que lors de ma captivité. C’est là sans doute la cause la plus importante de notre désastre.

5. La majorité des hommes  du maquis, une fois en possession de leurs armes se sont révélé des combattants de valeur. Si nous avions été tous armés, au moment de l’engagement du 4 septembre, nous aurions peut-être eu l’avantage sur l’ennemi et nos pertes eussent été bien moindres. Non armés, les hommes ont été une entrave pour les combattants armés, ils eussent été un gros danger pour l’ennemi. Il fallait donc éviter à tout prix de les faire monter aux maquis, longtemps avant le parachutage d’armes ou obtenir des services compétents que les terrains fussent desservis dans toute la mesure du possible avec exactitude. Si nos armes avaient été parachutées le lendemain du parachutage SAS les événements du 4 septembre n’auraient pas eu lieu.

6. On m’accusera peut-être de n’avoir pas eu les connaissances techniques nécessaires pour remplir mon rôle de chef. Je répondrai que :

a. Je n’ai pas sollicité le poste de Capitaine Commandant un groupe. Les sous-lieutenants Félix et François, le Capitaine Rivière et bien d’autres sans doute appartenant au GMA Vosges « se souviennent que j’avais exprimé le désir d’être nommé chef de Sixaine ou au plus de Vingtaine. Je voulais faire mes classes et ne monter qu’après avoir fait mes preuves. J’ai suffisamment la notion du devoir pour ne pas reculer devant de telles épreuves. On répliquait à cela qu’un Commandant de maquis était très différent d’un Commandant d’une armée régulière. J’en suis d’ailleurs persuadé. Sur 14 officiers FFI prisonniers au camp de Schirmeck en septembre, 12 n’étaient-ils pas des militaires de carrière ayant exercé un commandement dans l’armée régulière.

b. Je ne sais quelle autre solution pourrait être adopté dans l’affaire du 4 septembre 1944, toutes choses égales d’ailleurs et j’attendrais volontiers l’avis d’un technicien, par exemple d’un officier baroudeur de notre armée coloniale.

 

Mémorial de la ferme de Viombois à Neufmaisons


Les vestiges de cette ferme se trouvent entre Vacqueville et Neufmaisons proche de la D168.
Cette ferme fut le théâtre de sanglants combats entre 800 maquisards du GMA Vosges (Groupe Mobile d'Alsace-Voges) et les forces allemandes le 4 septembre 1944.

Les maquisards s'étaient regroupés dans la forêt avec pour objectif l'attaque du Camp du Struthof où des dizaines des leurs avaient été massacrés dans la seule nuit du 1er au 2 septembre 1944 et nombre d'autres déportés sans retour vers les camps allemands.

 Ils attendaient à la ferme de Viombois un parachutage d'armes prévu pour la nuit suivante. Mais ils furent encerclés. Sous le commandement de René Ricatte, alias Lieutenant Jean Serge, ils firent face, rompirent l'encerclement et obligèrent l'ennemi à se replier. Dans la bataille, 57 maquisards tombèrent pour la liberté de la France.

Les ruines de la ferme de Viombois ont été aménagées en mémorial et plusieurs plaques ainsi qu'un obélisque rappellent ce tragique événement. 

Viombois

Viombois

Viombois