La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Un lorrain dans l'armée américaine

Comment, mosellan réfugié à Mouacourt (Meurthe et Moselle) j’ai terminé la guerre dans l’armée américaine.COINCOURT 01 art

Ce 28 août 1944, le temps est beau. Je décide d’aller à la pêche. Au moment de partir, j’entends hurler « alarm ! alarm ! Fallschirjäger », je lève la tête et vois un parachutiste au-dessus de la forêt de Parroy. Il y a quelques semaines, un détachement de soldats allemands a pris ses quartiers chez nous. Ces derniers sont chargés de remplacer les équipes de requis qui n’avaient pu empêcher les sabotages sur le canal et ce sont les hurlements de leur sous-officier qui m’ont alerté. 

Rassemblement des hommes qui ne sont pas de garde, au pas de course ils se dirigent vers Xures, empruntant le chemin de halage, afin de rejoindre au plus court la forêt. Seulement, ils oublient qu’entre le canal et la forêt coule le Sanon qui les empêchera de rejoindre le bois. Dès le départ de la patrouille, je saute sur mon vélo et gagne Mouacourt. A la sortie du village habite la famille Christment (1). Je préviens Auguste et nous décidons de nous partager les recherches. Pendant qu’en vélo je m’engage profondément dans la forêt en lançant de temps en temps des appels, Auguste reste en bordure du bois, afin d’accueillir l’aviateur, ce dernier ayant repéré le village lors de sa descente, chercher à y trouver le refuge. Une demi-heure plus tard je rentre bredouille. Auguste m’attend devant chez lui. Il a trouvé le parachutiste et l’a caché dans une sape (vestige de la guerre 14/18), dont il me donne les coordonnées. Je rejoins l’aviateur. Il s’agit du capitaine Pierce Mc Kennon pilote d’un P51 «Mustang » dont l’appareil au cours du mitraillage d’un convoi ferroviaire allemand, a été touché par la DCA de ce train. Je l’avertis qu’une patrouille allemande est à sa recherche, et lui demande de ne pas bouger jusqu’à la nuit. Peu après mon retour, les allemands rentrent, le sous-officier est de « mauvais poil ».

Il a téléphoné aux autorités à Lunéville. Par la suite, nous apprenons qu’un ratissage de la forêt est prévu pour le lendemain. A la tombée de la nuit, Auguste va chercher Pierce et en suivant la lisière de la forêt où je l’attends. Auguste rejoint son domicile. Je conduis Pierce jusqu’à un nid de mitrailleuses, en  béton isolé dans la campagne, envahi par la végétation, que j’ai découvert environ deux mois auparavant et aménagé, à tout hasard, pensant qu’un jour où l’autre il pourrait servir de refuge.

 

Cet abri se trouve à mois de 100m à vol d’oiseau de notre maison et du pont gardé par les allemands. C’est ma sœur Marie-Thérèse, alors âgée de 14 ans, qui se charge de passer, au nez et à la barbe de la sentinelle, le ravitaillement destiné à Pierce. Ayant l’habitude d’aller chercher de l’herbe pour les lapins dans un près de l’autre côté du canal elle en profite pour plus tard pour la porter à Pierce, avec lequel je passe de longues minutes en lui commentant les dernières nouvelles. (2)

 

A cette époque, le ravitaillement était un vrai problème et je dois remercier la famille Kirsch d’Arracourt qui m’a beaucoup aidé en me permettant d’apporter une nourriture correcte et suffisante. Deux jours plus tard, je trouve une famille qui accepte de loger l’aviateur. Il s’agit de M.Castet instituteur à Coincourt, village à trois kilomètres de chez nous. Il met une pièce à la  disposition du fugitif.

 

Peu de temps après, mes camarades FFI et moi-même, recevons l’ordre de rassembler toutes les armes en notre possession (armes récupérées dans la forêt de Parroy, camouflées dans d’anciennes sapes de 14/18) et de nous rassembler dans les bois de Drouville, la ferme Saint Libaire abritant le PC.

 

Notre mission : protéger un lâcher de troupes aéroportées chargées de libérer Nancy. Pierce m’accompagne. Trois jours plus tard, nous apprenons que les allemands ont été évacués de Nancy pour échapper à la tenaille de la 4e DB. Notre mission étant sans objet, nous recevons l’ordre de nous disperser et de regagner, le plus discrètement possible, nos foyers. Mon père ayant dit aux allemands, qui logent chez nous, que je suis parti à Nancy, il n’est pas question pour moi et surtout Pierce qui ne me quitte pas, de rentrer à Mouacourt. Trop de personnes sont maintenant au courant de la présence d’un aviateur allié et je crains les inévitables bavardages responsables de nombreuses arrestations. Je n’envisage pas la dénonciation. La population étant encore traumatisée par le drame du 17 août 1944 (3). Le responsable des FFI nous emmène à Einville chez M et Mme Bady, mais ceux-ci ayant de jeunes enfants, le séjour chez eux comporte trop de risques, aussi une fois la nuit tombée Mme Bady nous conduit chez son père M.Pierson, ancien de 14/18, qui nous héberge.

 Le lendemain 8 septembre 1944, deux nouveaux rescapés me sont confiés. Le lieutenant Bill Howel et le sergent Bob Ritter membre d’équipage d’une forteresse volante en perdition. Ils trouvent asile chez M. Maurice, directeur retraité de la saline d’Einville.

 

Le 10 septembre 1944, un nouveau rescapé vient s’ajouter. Le lieutenant Ray Reuter pilote d’un P51, qui s’est écrasé dans la région d’Arracourt. Il sera hébergé chez M. Houot dont le fils Jules est instituteur.

Dans la nuit du 14 septembre 1944, le village est occupé par une unité allemande et comme de coutume les officiers sont logés chez l’habitant. Nous ignorons que la pièce affectée à Bill et Bob avait été recensée par deux officiers allemands.

Réveillé vers minuit, M. Maurice avant d’ouvrir prend soin de faire monter Bill et Bob au grenier les camouflant dans un coin en les couvrant de fanes et de cosses de haricots séchées pendant que le reste de la famille remet la pièce en ordre.

 

Ce n’est que le lendemain en me réveillant, que j’apprends la fâcheuse nouvelle mais suis relativement rassuré en me rendant compte qu’il ne s’agit pas d’une opération de perquisition.  Je me rends chez M. Maurice, les officiers sont sortis. Je monte au grenier et met Bill et Bob au courant en leur recommandant de ne pas faire de bruit. M. Maurice me signale qu’avec l’accord de M. André, directeur de la saline, nous pouvons trouver refuge dans la mine de sel (toute activité y est arrêtée depuis quelques jours) en empruntant le puits de secours. Je décide de faire une reconnaissance. Tout semble normal, les habitants vaquent à leurs occupations, la troupe circule sans s’occuper des civils. Arrivé près du pont du canal, que nous devons obligatoirement emprunter, j’ai un pincement au cœur en y a percevant une sentinelle en arme. Je décide de rester pour observer son comportement au passage de civils. Ce pont étant très fréquenté, je n’ai pas à attendre trop longtemps et c’est un soulagement que je vois plusieurs habitants se rendre de l’autre côté du canal devant une sentinelle indifférente.

 

De retour, j’expose la situation. Il n’est pas question de tenter l’aventure en formant un seul groupe. Reine, une des filles de M. Maurice et Jules Houot se proposent d’accompagner chacun un rescapé. Pierce est d’accord pour tenter avec moi le premier passage. Avant de partir je recommande aux fugitifs de jouer les sourds et muets et de laisser le soin à leur accompagnateur de répondre au cas où nous serions interpellés. Un panier entre nous et un croc sur l’épaule, nous nous mettons en route prenant l’allure de personnes se rendant au jardin.

 

Le voyage se passe sans incident et je peux abandonner Pierce dans l’habit en planches couvrant le puits. De retour, je donne le feu vert à Reine qui part avec Bob traînant une charrette chargée de quelques outils de jardin. Dès son retour, c’est au tour de Jules et Ray de partir, en poussant une brouette. Tout comme les précédents voyages celui-ci se fait sans anicroche. Il reste Bill dont le passage est peut être plus périlleux. En sautant de l’avion Bill a heurté de la tête la carlingue et s’est à moitié scalpé. Soigné par le docteur Schneider d’Einville, il porte autour de la tête un énorme bandage à peine dissimulé par sa casquette et qui risque d’éveiller la curiosité. De ce fait, ce passage étant plus délicat et ne pouvant en laisser la responsabilité à un autre, je m’en charge. Par bonheur la sentinelle a été relevée et remplacée.

 

Même scénario que pour le premier passage, le panier étant remplacé par un sac de pomme de terre. Nous nous mettons en route avec une certaine appréhension. Appréhension sans objet, le trajet s’effectue aussi bien que les trois premiers. Enfin réunis dans l’abri, nous entamons la descente de la zone paliers de 10 m utilisant les crampons scellés dans la paroi et aboutissons 110m plus bas à l’entrée des galeries. Nous nous aventurons dans ces dernières sans oublier de tracer des points de repères pour retrouver le puits, et découvrons l’endroit où est entreposé le ravitaillement. Au bout de 48h, l’impatience des aviateurs est à son comble et ils veulent à tout prix tenter de rejoindre leur armée. Ne pouvant plus les faire patienter, nous regagnons le puits. A la sortie, nous entendons des bruits de fusillades et de canonnade. Par une fente entre les planches de l’abri, nous apercevons des soldats allemands courant dans tous les sens.

 

Sans arme, il nous reste plus qu’à redescendre en vitesse, mes compagnons se rendant compte qu’une sortie est impossible pour l’instant. Quelques heures plus tard, la sonnerie du téléphone se fait entendre. Nous avions convenu d’un code au cas où les camarades restés à la surface se trouveraient dans la nécessité de prendre contact avec nous. Bonne nouvelle. Nous apprenons qu’une unité de reconnaissance de chars américains avait accroché les allemands. Un camarade avait cependant pu signaler notre présence à un officier américain. Mais cette unité ne peut s’attarder et elle a ordre de se replier dès le contact pris avec l’ennemi. Ne pouvant plus attendre, l’officier fixe un rendez-vous pour le lendemain vers 10h00 à la maison forestière.

 

Le 18 septembre 1944, nous remontons à la surface et gagnons la maison forestière. L’heure du rendez-vous étant largement dépassée et ne voyant personne venir, je me renseigne sur les positions de l’armée américaine et à travers champs nous nous dirigeons vers Arracourt. En arrivant à Valhey, nous voyons enfin arriver deux jeeps sous les ordres du sergent-chef Jean Richardot. Ce fut une explosion de joie et c’est en jeep que nous rejoignons Arracourt où est stationné le CCA de la 4e DB (4).

 

Ce fut mon premier contact avec la 4e DB, affecté au CCB (combat Commande B) et participe à tous ses combats, Moselle, Bas-Rhin, Belgique (avec libération de Bastogne), Allemagne (entre autre, le camp de Buchenwald où le lieutenant Dessard et moi-même sommes les premiers militaires alliés à pénétrer) et enfin la Tchécoslovaquie où le 8 mai 1945 nous apprenons la signature de l’armistice.

Ce fut la fin de mon épopée.

COINCOURT

Le sergent Paul Bodot, éclaireur de la 4th Armored Division, dans la jeep dans laquelle il a atteint Buchenwald à environ 17h00 le 11 avril 1945. | Photographe inconnu, début avril 1945 | Association Française Buchenwald-Dora, Paris

 

(1)   Fin février 1944, la famille Christment a hébergé un aviateur australien de la RAF dont le Lancaster s’est écrasé près d’Avricourt. Avec mon père nous lui avons établi une carte d’identité au nom de Jacques Clapin et papa l’a accompagné en autobus à Nancy où il l’a remis entre les mains d’un responsable d’une chaîne d’évasion.

 

(2)   Déclarant en douane, je dispose de tout mon temps depuis la venue du détachement allemand, car le soir même de leur arrivée, notre de sabotage a fait sauter un passage sous le canal mettant le bief à sec, ce qui a interrompu tout trafic.

 

(3)   Le 16 août 1944, trois enfants du pays, Jules Chrétien, Jean Valot et Jean-Claude Peyre, trois FFI avec lesquels notre équipe a participé à plusieurs sabotages sont accrochés près de Raville par un détachement allemand. Blessés après s’être vaillamment défendus, ils sont faits prisonniers et remis  entre les mains de la Gestapo. Affreusement torturés à la sape de Saurupt, ils sont abattus le 17 août 1944 sans avoir parlé et leurs dépouilles sont exposées à la vue de la population.

 

(4)   Plus tard, je vais apprendre que le 19 septembre 1944, soit le jour après avoir rejoint la 4th DB, une tragédie s’est déroulée à Einville. Un groupe de SS s’est présenté dans le jardin de la direction de la saline et sans motif abattu M. André le directeur, M. Maurice venu aux renseignements et je jeune Frost attiré par les coups de feu. Seul Adrien Seiler, originaire de Sarralbe, réfugié à Einville avec ses parents, dut à sa vélocité, d’échapper au massacre et à son tour a trouvé refuge dans la mine pendant que les SS, restés quelques jours, le cherchaient dans toute l’usine.

 

Annexes

 

Lieutenant Barney Greatrex

(Jacques Clapin)

De RAP est rentré en Australie où il vit à St Ives

 

Capitaine Mc Kennon

Après la guerre, commandant adjoint d’une base aérienne en Allemagne. Au cours d’un vol d’entraînement comme instructeur, s’écrase avec son appareil le 18 juin 1947.

En décembre 1985 l’état d’Arkansas, d’où il était originaire honore sa mémoire en exposant son portrait dans le hall d’une base aérienne.

 

Lieutenant Ray Reuter

A été abattu avec son appareil à la frontière Germano-Tchécoslovaque le 17 avril 1945. Sa dépouille mortelle repose au cimetière américain de Saint-Avold (Moselle)

 

Lieutenant Bill Howell

Serait en vie aux Etats-Unis

 

Sergent Bob Ritter

Retraité, vit à Dowagiag dans la Michigan.